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To be sung, par Pascal Dusapin

par Pierre-Yves Macé, le 15/04/09

Dusapin

Troisième opéra de Pascal Dusapin — après Roméo et Juliette sur un livret d’Olivier Cadiot et Medeamaterial à partir d’un texte de Heiner Müller — To be sung se polarise, comme son titre l’indique, sur la dimension de la voix et du chant à partir de la langue musicale de Gertrude Stein, au détriment de toute forme de représentation propres aux canons du genre. D’où la souplesse de cet opéra de chambre qui peut être interprété de multiples façons, tant dans sa version originale avec les lumières de l’artiste américain James Turrell que dans une situation de concert plus traditionnelle.

Le 7 avril, l’Ensemble intercontemporain en proposera une version originale, scénographiée et mise en espace par le metteur en scène Ludovic Lagarde, mise en lumière par Sébastien Michaud et avec des costumes de Christian Lacroix. Occasion de revenir, avec le compositeur, sur cet objet dramatique singulier, dont le sous-titre originel dévoile le caractère oulipien : « tentative d’épuisement d’un texte américain ».

« Il y avait très longtemps que je cherchais à travailler autour de la lumière, en partie dans l’héritage de Xenakis (en 1977, j’avais participé comme ouvrier à l’un de ses spectacles musical et lumineux, le Diatope, pour l’inauguration du Centre Pompidou). Dès 1988, j’ai découvert l’art de James Turrell et décidé de travailler avec lui, ce qui n’a pris forme qu’en 1991 avec la commande que m’a faite Antoine Gindt de l’ATEM. To be sung est, dans sa version originale, une production pour laquelle la gestion de la lumière obéit à un processus d’œuvre à part entière. La question dès lors n’était pas de faire un alliage entre une pièce musicale et un objet d’art. C’était plutôt que l’un soit posé à côté de et avec l’autre. Je voulais que Turrell fasse sa chose à lui, qu’il soit, avec les contraintes et suggestions que je lui proposais, à son maximum de liberté, de manière à ce que je puisse l’être également. C’est pourquoi j’ai tenu à ce qu’il ne connaisse rien de ma musique : je ne voulais pas qu’il réagisse par rapport à elle, qu’il travaille comme un metteur en scène… Cette collaboration avait donc un avantage merveilleux, c’est qu’elle éliminait d’emblée toutes les questions relatives à l’opéra et à la mise en scène, auxquelles je ne voulais pas me confronter. La lumière de Turrell, c’est une poudre, une brume. J’avais envie de quelque chose d’amniotique, de très sensible, qui place l’écoute dans un sentiment presque métaphysique de l’entendement, par la lumière, qui force à l’écoute par le mystère de l’œil. »

« Au moment où je découvre Turrell, j’ai l’idée de travailler sur Gertrude Stein, écrivain qui a « déparamétrisé » la narration, opéré une délocalisation totale de la matière littéraire : pas de début, pas de fin, pas de gauche ni de droite, de haut ou de bas. A Lyrical opera made by two fait partie des trois textes qu’elle avait écrits pour être chantés (To be sung) en recommandant au musicien d’en faire ce qu’il voulait. J’ai donc eu une liberté extraordinaire, c’était comme un matériau dans lequel je pouvais puiser. J’ai un souvenir de joie pure à écrire sur ce texte qui est pure musique, matière sonore : tout est allitération, assonance, jeu sonique. Je tombais sur un passage comme « kisses misses misses kisses » et pouvais tenir plusieurs pages d’écriture rien qu’à le répéter en le variant. C’est comme un instrument, faire jouer une sourdine de trombone : ça provoque tout un imaginaire dans lequel la matière se développe elle-même. »

« En commençant une pièce, j’ai toujours des petites expérimentations un peu utopiques que parfois je ne respecte pas mais qui me permettent d’aller moi-même ailleurs. To be sung a été conçu sur des catégories temporelles nouvelles pour moi : je voulais être au plus près de l’art de Stein (qu’il n’y ait pas de début, pas de fin) et aussi de celui de Turrell (où selon moi il y a à la fois et très étrangement une abolition du temps et une immersion dans le temps). To be sung était l’occcasion de réfléchir à une « dépressurisation » des paramètres d’écriture, à l’inverse de mes pièces plutôt autoritaires avec des schémas directionnels très forts. Je voulais une œuvre dans laquelle il n’y ait pas de situation d’acmé ou de développement avec des dépressions. J’ai donc conçu la composition sur des modules de texte musicaux mis en congruence, construits dans une ouverture permanente. Je pouvais écrire une chose ici puis une autre là, sans chercher à les relier. Comme un mobile. Mais au bout du compte, à ma grande surprise, quelque chose de l’ordre de la ligne s’est quand même reconstruit : To be sung est malgré tout une pièce très chronologique. »

« Au début du texte figure une description : c’est ce que Gertrude Stein voit de son bureau. Elle dit : ici il y a une table, là un pot, une jacinthe, un “pleasant handsome man” . J’ai immédiatement pensé que ce serait le cadre (c’est d’ailleurs pour cette raison que je le remets à la fin). Elle pose ce cadre et immédiatement après, le quitte. Elle dit, vous voulez de la narration, la voilà. Puis elle entre dans le cadre et fait quelque chose d’abstrait. C’est une attitude très picturale : les peintures les plus expérimentales du XXe siècle (les Kandinsky, Malevitch, etc.) ont toujours des cadres désuets, parfois dix-huitiémistes et j’aime ce décalage. Le récitant qui pose le cadre, c’est évidemment la voix du poète, c’est Gertrude Stein. En fait, il est la voix du texte, il est la chose qui dit « je suis le texte » et « tout cela est sur un texte”. »

Propos recueillis par Pierre-Yves Macé
Extrait d’Accents n° 38
– avril-août 2009

Photo © Joan Braun

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