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Entretien avec Hidéki Nagano, pianiste

par Jéremie Szpirglas, le 08/02/14

Hideki Nagano2©Franck Ferville

Il arrive que certaines œuvres, plutôt que de se fixer une fois pour toutes, aient besoin de retouches successives : au contact de leur réalisation concrète, leur conception initiale se trouve profondément affectée, déplacée voire transformée. C’est en écoutant pour la seconde fois son Concerto pour piano et orchestre créé le 23 octobre 1986 que György Ligeti éprouva la nécessité de l’augmenter en lui adjoignant deux mouvements supplémentaires. Deux ans plus tard, à Vienne, c’est un concerto en cinq mouvements, qui fut « re-créé ». Il compte parmi les chefs-d’œuvre de Ligeti. C’est Hidéki Nagano, pianiste à l’Ensemble intercontemporain qui en sera l’interprète le 22 février prochain à Bordeaux. Il nous livre son analyse et ses impressions de ce concerto aussi remarquable que redoutable.

Hidéki Nagano, que représente, à vos yeux, le Concerto pour piano de Ligeti ?

D’abord, je voudrais dire que ce Concerto est l’une des pièces les plus difficiles du répertoire pour piano, et je ne suis pas le seul à le penser : d’autres pianistes partagent cet avis.

En quoi consiste cette difficulté ?

Tout simplement… à jouer toutes les notes ! Tout en faisant entendre les lignes mélodiques qui s’y cachent. Imaginez : toutes ces mélodies se superposent, avec chacune sa pulsation et sa périodicité propre quand tout le reste est rempli de notes très rapides ! En outre, il faut arriver à jouer à grande vitesse, sinon le public, et même l’interprète, n’entendra pas ces mélodies. L’orchestre (ou plutôt l’ensemble instrumental) n’est pas d’une grande aide non plus puisque sa pulsation n’est pas la même que celle du soliste !
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Quelles ont été vos impressions lorsque vous l’avez joué pour la première fois ?

En le préparant, j’ai traversé quelques instants de panique bien compréhensible ! Depuis, même si je l’ai joué 4 ou 5 fois, la reprise est toujours difficile, mais j’ai gagné en confiance en moi, et je me rassure en me disant « J’y arriverai ».

Quel plaisir trouvez-vous à le jouer ?

Je parle beaucoup des difficultés de la partition, mais l’écriture de piano de Ligeti reste assez pianistique — et c’est un vrai plaisir. Au reste, en la travaillant, on découvre au fur et à mesure tous les charmes de cette pièce : la musique peut y être joyeuse (dans le premier mouvement, par exemple), nostalgique (dans le troisième), mais elle est surtout pleine d’humour, et c’est son côté ludique qui attire le plus mon attention. Le ludique est sans doute ce qui fait le plus souvent défaut à la musique d’aujourd’hui. Prenez le début du quatrième mouvement du Concerto ! L’humour est si caractéristique de Ligeti : parfois grinçant, il est très souvent présent dans sa musique, dans les Musica Ricercata, dans Le Grand Macabre, dans certaines Études pour piano…

Bien sûr, le « dramatique » n’est pas en reste, comme à la fin du deuxième mouvement, ou le dernier mouvement de Trio avec cor. Mais Ligeti a peut-être voulu contrebalancer avec la musique le souvenir de son enfance douloureuse…

Ligeti parle longuement de son travail du rythme, inspiré notamment des musiques africaines, comment cela s’exprime-t-il dans l’œuvre elle-même ?

À mon sens, ce n’est pas par intérêt purement rythmique qu’il s’est approprié les rythmes de la musique africaine. Il a également été séduit par ce que dégage cette musique : c’est ce qui rend si joyeux le premier mouvement, par exemple.

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Photographies : portrait haut : Franck Ferville / autre photo : Luc Hossepied pour l’Ensemble intercontemporain

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