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L’audition colorée.

par Olivier Messiaen, le 20/03/18

Il disait que des Canyons aux étoiles, son hymne grandiose à la nature (qui sera joué le 21 mars prochain à la Philharmonie de Luxembourg ) était « une œuvre de son-couleur ». Olivier Messiaen explicite les associations qu’il faisait entre sons et couleurs dans ce court texte tiré du célèbre Traité de rythme, de couleur et d’ornithologie.   

Lorsque j’entends, ou lorsque je lis une partition en l’entendant intérieurement, je vois intellectuellement des couleurs correspondantes qui tournent, bougent, se mélangent, comme les sons tournent, bougent, se mélangent, et en même temps qu’eux. Il ne s’agit pas d’une vision oculaire, dans le genre de ces fantasmagories dangereuses et monstrueuses que sont les hallucinations colorées provoquées par la mescaline (alcaloïde extrait d’un petit cactus mexicain, l’Echinocactus williamsii ou Peyotl). Il ne s’agit même pas de cette curieuse maladie que Blanc-Gatti (le peintre des sons) appelait la « synopsie », et qui était une synesthésie dans sa forme la plus fréquente : association spontanée entre les sensations visuelles et auditives. Il s’agit seulement d’une vision intérieure, d’un œil de l’esprit. Ce sont des couleurs merveilleuses, ineffables, extraordinairement variées. Comme les sons bougent, changent, se meuvent, ces couleurs remuent avec eux en de perpétuelles transformations. Sans doute, il y a des constances dans ce rapport : certains agrégats, certains accords, certains complexes de sons, réentendus dans la même disposition et le même contexte, donneront toujours les mêmes combinaisons de couleurs. Mais les mouvements et variations de couleurs restent fugitifs et difficiles à décrire à cause de leur extrême mobilité. Déjà un même accord change de couleur par « renversement » (changement de position).

Alexandre Scriabine, compositeur, échelle des couleurs (1910)

Un fragment musical placé légèrement plus haut ou plus bas dans l’échelle des sons (donc « transposé ») acquiert également des couleurs différentes. Les registres extrême aigu, extrême grave, ont une influence énorme sur les couleurs des sons. Le registre extrême aigu éclaire : comme diraient les peintres, il « dégrade » les couleurs vers le blanc. Le registre extrême grave assombrit : comme diraient les peintres, il « rabat » les couleurs par le noir. Le timbre agit puissamment sur la couleur des sons : suivant qu’elle est exécutée au piano, sur des mixtures d’orgue, au vibraphone, par un ensemble de cordes, par un ensemble de flûtes, par un ensemble de hautbois et cor anglais, par des cuivres forts (trompettes et trombones), par des cuivres moelleux (cors, tubas), par des ondes Martenot, par des instruments à résonances prolongées (crotales, cloches, gongs, tam-tam) : la même musique change encore de couleur, et il peut arriver que l’orchestration refroidisse une couleur chaude et réchauffe une couleur froide. La dynamique joue aussi un rôle : le fortissimo, le pianissimo accusent ou diminuent l’intensité des couleurs. Enfin, la cinématique (lenteur ou rapidité du mouvement, tempi très lent, lent, modéré, vif, très vif) brouille ou sépare les couleurs, les éloigne ou les rapproche selon les lois de la perspective. On peut, d’ailleurs, rythmer les harmonies comme on rythme les durées, et du même coup rythmer les couleurs…

Admettons a priori que nous sommes tous capables de lier le son à la couleur et la couleur au son. Admettons a priori que nous sommes tous capables d’être émerveillés, d’être éblouis par ces sons et ces couleurs, et de toucher, par eux, quelque chose de l’au-delà, cela veut dire que tout art sacré – qu’il soit peinture musicale ou musique colorée – doit être d’abord une sorte d’arc-en-ciel de sons et de couleurs.

 

Texte extrait de : Olivier Messiaen, Traité de rythme, de couleur et d’ornithologie in Claude Samuel, Permanences d’Olivier Messiaen : dialogues et commentaires © Actes Sud 1999

Illustrations : 

Ann Veronica Janssens
Orange, Sea blue, 2005 (detail)
2 x 750 watt halogen lamp, dichroic colour filter, tripod
Dimensions variables / Courtesy: the artist

Alexandre Scriabine, color scale (1910) © akg-images

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