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Retour sur 2017-18. Benny Sluchin, tromboniste : « La vie à l’Ensemble ne ressemble à aucune autre. »

par Benny Sluchin, le 23/07/18

Pour le tromboniste Benny Sluchin, ce n’est pas simplement une saison qui se referme, c’est une période de 41 années passée à l’Ensemble qui touche à sa fin. L’occasion de porter un regard sur une carrière entièrement consacrée à la musique de création.

Benny, quels ont été selon vous les grands moments de cette saison 2017-18, votre dernière en tant que soliste de l’Ensemble intercontemporain ?

Cette saison est un peu particulière, et pas simplement parce que c’est ma dernière : les changements à la tête de l’Ensemble ont eu un impact sur le développement et l’aboutissement de certains projets. Parmi ceux auxquels j’ai participé, celui qui me laisse le plus grand souvenir est notre reprise de Des canyons aux étoiles…d’Olivier Messiaen (photo ci-dessous). Ce n’est certes pas une création, ni une découverte — on la rejoue tous les dix ans environ — mais c’est toujours un plaisir : d’abord parce qu’on n’a pas si souvent l’occasion de jouer du Messiaen (il n’a pas beaucoup écrit pour notre effectif), ensuite parce que c’est une œuvre magistrale. J’avoue être un peu sceptique quant au dispositif lumière imaginé pour l’occasion, qui aurait dû éclairer l’œuvre d’une lumière différente justement.

À cet égard, j’ai largement préféré celui qui avait été conçu pour accompagner Répons dans ce lieu magnifique qu’est le Park Avenue Armory de New York (photo ci-dessous). En voyant cette expérience new-yorkaise, je me suis dit qu’il y a manifestement là une piste de travail au fort potentiel, susceptible de projeter plus encore les œuvres, non plus seulement musicalement, mais spatialement et visuellement. Mais il faut pour cela s’en donner les moyens, trouver des lieux adaptés et, surtout, des artistes susceptibles de dialoguer avec la musique. C’est un métier qui ne s’improvise pas.

J’ai également beaucoup aimé Futari Shizuka, The Maiden from the Sea,de Toshio Hosokawa (photo ci-dessous), que nous avons jouée à Paris et à Cologne : c’est une œuvre superbe, nouvelle dans son format, par un compositeur au langage très singulier. Plus récemment, j’ai été très impressionné par Inscape d’Hèctor Parra : élaborant un vocabulaire inouï, c’est un compositeur qui a beaucoup à dire, et qui développe ici une articulation passionnante entre les différents espaces musicaux : solistes, orchestre symphonique et électronique. Concernant l’électronique, justement, j’avoue m’être senti un peu désarmé lors du Grand Soir Numérique : je pense manquer d’outils de compréhension pour bien apprécier. Mais je n’en suis pas moins heureux de découvrir que le public était au rendez-vous pour voir et entendre ce qui se fait aujourd’hui.

Cette saison refermée, vous profiterez prochainement d’une retraite bien méritée : quels sont vos plans pour les années à venir ? Continuerez-vous à suivre et, éventuellement, à vous investir dans les activités de l’Ensemble ?

Si on me le demande, oui, certainement : je me rendrai disponible ! J’ai constaté que certains solistes, une fois partis, ne se montrent plus du tout, comme s’ils avaient coupé les ponts. Mais rien n’empêche de garder un contact avec l’Ensemble, sur des projets ponctuels : avec les années, j’ai amassé une certaine expérience et une certaine connaissance, encore en mai dernier, pour un concert pédagogique autour des cuivres qui était pourtant une reprise, nous avons pu réfléchir à nouveau à ce répertoire, à ce qui fonctionne ou pas dans ce genre d’action éudactive, à faire participer davantage le public. Tout cela m’est familier et il n’y a pas de raison pour que cela ne continue pas à m’intéresser. Je serais heureux de revenir.

Je ne pense pas non plus arrêter de jouer mon instrument du jour au lendemain : pour moi, ce contact quotidien avec la musique est une question d’hygiène aussi bien corporelle que psychologique. D’autre part, je travaille en ce moment à la rédaction d’un livre sur les quarante années d’existence de l’Ensemble et je mène en parallèle de multiples travaux de recherche. Cette retraite ne sera donc pas de tout repos !

Vous faites effectivement de la recherche en mathématiques : mener de front ces deux activités, chacune si pointue, n’a-t-il pas été compliqué ?

Au contraire, je pense que cela m’a facilité les choses : ma vie de mathématicien a été grandement libérée par le fait que je n’en vivais pas et, inversement, ma vie de musicien s’est enrichie de cette activité annexe. C’est du reste ce qui m’a poussé, dès mon arrivée en France, à reprendre des études de mathématiques. Naturellement, ce fut un effort conséquent, notamment parce que je les avais suspendues pendant quelques années : reprendre des cours, obtenir une équivalence, un DEA, soutenir une thèse de doctorat… Ce fut une période chargée ! Mais j’ai toujours pensé que les deux, mathématiques et musique, m’étaient nécessaires. Depuis, toutefois, si les mathématiques restent un de mes grands centres d’intérêt, j’ai réorienté mes recherches vers des domaines liées à mon activité de musicien. A l’Ircam, notamment, je me suis intéressé à l’acoustique, la musicologie, l’organologie, la performance musicale.

Benny Sluchin (cinquième en partant de la gauche), Paris, 1979

Vous êtes là depuis les tout débuts de l’EIC : comment expliquer cette longévité ?

D’abord, je n’ai jamais pensé que je resterai si longtemps. C’était une aventure dans laquelle je m’embarquais — et advienne que pourra. Je suis arrivé à un certain stade de ma vie et je savais que je pouvais arrêter à tout moment pour devenir professeur d’université, mais ça ne s’est pas passé ainsi. Sans doute parce que la vie à l’Ensemble ne ressemble à aucune autre vie de musicien. Les tâches qui nous incombent sont très particulières et chaque fois renouvelées. À commencer par le répertoire qui, à l’inverse d’un orchestre symphonique, ne sombre jamais dans la routine ou la redite. Et puis c’est une petite famille. Même dans les périodes creuses, la complicité demeure avec ces musiciens qu’on côtoie depuis de nombreuses années.

Enfin, je considère essentielles les missions de transmission de l’Ensemble et en dehors de l’Ensemble. Je ne me lasse pas des diverses opérations pédagogiques comme les festivals de Lucerne, ManiFeste ou Impuls (à Graz). Je constate d’ailleurs que les jeunes générations ont beaucoup plus de facilités que nous pour aborder le répertoire contemporain : leur curiosité est éveillée plus tôt, et, en conséquence, ils acquièrent plus vite les capacités nécessaires. Cela constitue une prolongation de mes activités pédagogiques dans les conservatoires.

 

Que retenez-vous principalement de ces quarante-et-une années à l’EIC ?

D’abord, le fait de côtoyer les compositeurs, d’assister à la naissance de nouvelles œuvres : quelle chance ! Quelle chance d’avoir croisé tous ces compositeurs importants ! Quel plaisir de les avoir vu écrire pour moi, et de jouer pour eux ! À ce sujet, je n’ai jamais considéré qu’il fallait que les compositeurs écrivent spécifiquement « pour moi ». Ce n’est pas moi qui suis important, c’est le fait que le répertoire s’agrandisse. De la même manière, ce n’est que très tard (il y a une dizaine d’années) que je me suis intéressé au discours des compositeurs et à leurs notes de programme. J’ai toujours considéré que l’essentiel était de comprendre la partition qui était devant moi. Au reste, depuis quelques années, je mets toute cette expérience auprès des compositeurs, à laquelle s’ajoutent mes recherches musicologiques, au service de conférences ou de la réalisation de documentaires.

Propos recueillis par Jérémie Szpirglas

Photos (de haut en bas) : © Aymeric Warmé-Janville / © EIC / © EIC / © Franck Ferville / © Isabelle de Rouville / © Benny Sluchin

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