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Nouvelle saison 2018-19 : l’édito à deux voix d’Olivier Leymarie et Matthias Pintscher.

par Olivier Leymarie et Matthias Pintscher, le 23/08/18

Olivier Leymarie, directeur général de l’EIC et Matthias Pintscher, directeur musical présentent la nouvelle saison 2018-19.      

Matthias Pintscher : Depuis quelques mois, lorsqu’on me parle de l’avenir de l’Ensemble, je me trouve face à deux types de questions. Modèle A, inquiet : « Vous allez bien continuer à jouer Boulez ? » Modèle B, définitif : « Ok, franchement, Boulez, c’est terminé, non ? » La vérité, c’est que Pierre lui-même nous a formés pour que nous puissions nous détacher de lui : il nous a appris à la fois la curiosité, l’ouverture, et la rigueur dans l’approche des œuvres, quelle que soit leur esthétique. C’est dans cet état d’esprit que nous continuerons évidemment à jouer sa musique (en se tenant à l’écart de toute forme de « muséification »), comme nous jouerons celles d’autres grandes figures de la musique au XXesiècle.

Olivier Leymarie : Nous ferons d’ailleurs l’ouverture de la première édition de la Biennale Pierre Boulez à la Philharmonie de Paris début septembre. Et cela est également vrai d’autres « classiques », comme par exemple György Ligeti dont nous proposons un portrait musical en deux temps, en collaboration avec le Conservatoire de Paris, d’Helmut Lachenmann, ou de Gérard Grisey qui sera associé au compositeur québécois Claude Vivier dans le cadre du Festival d’Automne en novembre.

 M.P. : Toutes ces musiques sont au cœur de notre répertoire et nous fournissent les outils pour aller vers l’inconnu, avec un appétit toujours renouvelé. C’est ainsi que Pierre Boulez a imaginé notre ensemble.

 O.L. : Et c’est dans cet esprit que nous poursuivons une formidable aventure musicale commencée il y a plus de quarante ans. Avec ce même désir d’ouverture, de rencontre entre les genres musicaux et de recherche de résonance avec le monde qui nous entoure. Dès mon arrivée, en décembre dernier, je me suis fixé comme but de le rappeler largement à tout le monde, à Paris, en région, à l’étranger. Rappeler que l’EIC, c’est une extraordinaire diversité de répertoires et de propositions de formats. Comme par exemple ce week-end Olga Neuwirth, en mars, qui présente une grande variété de ses créations, d’une musique composée pour un film muet à un hommage à Klaus Nomi… ou encore ce Grand soir Free Style avec deux stars du free jazz : Roscoe Mitchell et George E. Lewis en janvier.

 

M.P. : À ce sujet, je veux souligner le rôle accru des musiciens dans ces propositions. Ils participent avec enthousiasme à un nouvel élan collectif – c’est le cas pour les projets montés en collaboration avec l’Orchestre de Paris, mais aussi pour des projets pédagogiques, comme l’œuvre extrêmement ambitieuse qu’est Twice Upon…de Luciano Berio, que nous recréerons cette saison sous la direction de Jens McManama, en février. Il y a aujourd’hui une plus grande collégialité dans les prises de décisions artistiques au sein de l’Ensemble. Ces échanges entre « l’artistique » et « l’administratif », « l’utopiste » et le « pragmatique » sont très stimulants.

O.L. : Mon rôle est de créer des circonstances propices à la concrétisation d’une vision artistique. Cela a toujours été ma position. Lors d’une rencontre avec le public, Pierre Boulez disait : « Notre mission, c’est de présenter au mieux la musique d’aujourd’hui, de l’exposer de la meilleure façon, avec le meilleur accompagnement possible ». Et il ne parlait nullement d’esthétique.

M.P. : C’est très juste : nous ne sommes pas une « bourse » de la musique contemporaine ! À cet égard, j’aime la métaphore gastronomique. S’agissant de votre restaurant préféré, vous n’allez pas étudier la carte du jour pour décider si vous voulez ou non y manger. Vous allez justement dans ce restaurant car vous appréciez la manière dont le chef prépare ses plats et traite ses produits. Notre principal atout aujourd’hui, c’est donc la confiance de notre public. Idéalement, un jour – et nous y sommes presque –, c’est notre manière de traiter les œuvres qui importera, bien plus que les valeurs comparées des esthétiques. Idéalement, j’aimerais un jour pouvoir proposer un concert à l’aveugle. Un concert surprise dont on ne dirait rien, comme un menu dégustation. Il faudrait naturellement bien penser la dramaturgie, mais ce serait alors les conditions idéales pour laisser s’épanouir la magie de la musique.

O.L. : Quand on y songe, c’est exactement ce que l’on fait quand on met en avant la jeune création, que ce soit en collaboration avec l’Ircam et son festival ManiFeste ou avec le CNSMDP, ou même dans le cadre d’une commande à un jeune compositeur, on n’a aucun moyen de savoir ce qui va en sortir. C’est un pari. Et c’est passionnant !

M.P. :Exactement, il faut oser aller vers l’inconnu, toujours avec exigence et passion : c’est la condition sine qua non pour susciter le désir. Notre rôle est de repérer, de soutenir et de réaliser. Pas de juger a priori. L’exemple le plus emblématique, cette saison, c’est cette carte blanche que nous donnons au dramaturge Alexander Fahima. Au cours de cette soirée In Between, en avril, il nous proposera, avec la complicité du plasticien Nándor Angstenberger, un véritable parcours multisensoriel, qui associera musique, performance, audiovisuel et installation… Pour Alexander, le titre In Between se réfère à « l’heure bleue, ce moment du jour où la lumière change, où l’on ne saurait dire si l’on est encore la nuit ou déjà le matin. C’est un moment magique car il offre un point de vue différent sur le monde qui nous entoure. » Voilà une belle promesse qui résume à elle seule l’esprit de cette nouvelle saison…

 

Propos recueillis par Jérémie Szpirglas

Photos : © Eric  Garault / Pasco and Co

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