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Le Marteau, son maître et moi. Entretien avec Salomé Haller, mezzo-soprano.

par Jean-Christophe Montrency, le 29/08/18

Le 4 septembre prochain Salomé Haller interprètera le désormais classique Marteau sans maître, programmé en ouverture de la toute première Biennale Pierre Boulez à la Philharmonie de Paris.  Une expérience émouvante à plus d’un titre pour la mezzo-soprano qui retrouve les solistes de l’Ensemble intercontemporain pour l’occasion.

Salomé, que vous inspire aujourd’hui d’ouvrir cette première Biennale consacrée à Pierre Boulez ?

J’en suis très honorée, surtout avec ce qui est sans doute l’une de ses œuvres les plus emblématiques : Le Marteau sans maître. Comme la plupart des musiciens de l’EIC, j’ai été très affectée par sa disparition. J’ai la chance de m’inscrire humblement dans son héritage, notamment grâce à l’Ensemble intercontemporain, tous ces musiciens qui ont si souvent joué sous sa direction et qui sont donc susceptibles de transmettre sa vision de la musique.

Avez-vous eu l’occasion de chanter sous sa direction ?

Oui. C’étaient les Poèmes pour Mi d’Olivier Messiaen et ce fut une expérience incroyable, une rencontre inoubliable. J’ai d’ailleurs gardé de lui quelques graffitis sur ma partition : pour m’aider dans les mesures composées de Messiaen, il m’avait fait un petit schéma de sa battue. J’ai donc des petits chiffres d’une écriture à l’image de son geste de compositeur ou de chef : absolument lisible, très économe et d’une précision lumineuse. J’ai aussi gardé le souvenir d’un homme doté d’un esprit et d’un humour hors normes, et faisant preuve d’une grande disponibilité et d’une totale gentillesse. C’était un être assez supérieur, je pense, et une oreille phénoménale : il entendait absolument tout ! On avait parfois l’impression qu’il y avait là deux ou trois cerveaux dans une seule tête.

Ne ressent-on pas une forme d’appréhension en amont des répétitions, eu égard à l’aura du personnage ?

Peut-être, mais je n’arrive pas à me remémorer dans quel état j’étais alors. Je me souviens surtout d’avoir été très excitée à l’idée d’avoir la chance de chanter sous sa direction. Et puis d’avoir d’emblée été traitée d’égal à égale, de musicien à musicienne. J’étais bien consciente que lui, c’était Pierre Boulez, et que moi, je n’étais qu’une petite Salomé Haller, mais il n’était pas intimidant du tout, bien au contraire : c’est quelqu’un qui m’a aussitôt mise en confiance. Il était là pour que tout se passe au mieux et il ne m’a pas paru tant un chef qu’un grand coordinateur ; je ne lui sentais pas de besoin de se positionner comme figure d’autorité. D’une grande intelligence, il s’adaptait à son interlocuteur, qu’il traitait avec beaucoup d’égard et de respect, comme un collaborateur ou un partenaire plutôt qu’un subordonné. J’avais le sentiment qu’il me parlait avec simplicité et spontanéité, comme si j’étais autant capable que lui de comprendre et d’envisager la musique.

Quand on en parle avec les musiciens de l’EIC, on s’aperçoit tout de suite qu’ils l’adoraient. Ils ont des tonnes d’anecdotes et je pense qu’ils n’ont pas simplement travaillé avec lui, ils ont aussi bien ri. Il n’y a qu’à voir les rides sur son visage ; c’étaient avant tout des rides de sourire, voire d’hilarité. Ce n’était pas un personnage sévère, bien au contraire : c’est un personnage vivant, bien dans le présent, au contact des autres et aimant les musiciens. Mon seul regret est de l’avoir trop peu fréquenté.

Vous n’avez donc jamais chanté sa musique, Le Marteau sans maître par exemple,avec lui ?

Hélas non. Mais il a laissé une si forte empreinte sur ses musiciens qu’ils sont tous tout à fait capables de transmettre ses désirs quant à sa propre musique. C’est comme s’il était encore bien présent.

Auriez-vous un exemple ?

Prenez le troisième mouvement du Marteau sans maître : intitulé L’Artisanat furieux, c’est un duo pour flûte et voix — ce qui est, au passage, une référence à un mouvement du Pierrot Lunaire de Schoenberg. Il se trouve que, à l’été 2017, dans le cadre des Rencontres Musicales de Forcalquier, j’ai eu la chance de chanter ce mouvement avec Sophie Cherrier et ce qu’elle m’en a dit m’a ouvert les yeux.

Comme toujours chez Pierre Boulez, l’écriture y est extrêmement précise et détaillée. On a notamment des changements de mesure, quasiment à chaque mesure, avec chaque fois des chiffrages d’une grande complexité. Dans le contexte d’une partition de Boulez, mon premier réflexe a naturellement été de chercher à respecter le plus scrupuleusement possible ces indications. Mais Sophie m’a dit que Pierre ne dirigeait jamais ce mouvement : il laissait libre ses deux musiciens, comme une vaste cadence à deux, de manière musicale, respirée et sentie. Bref, selon elle, il ne demandait nullement à ses musiciens de fonctionner comme un ordinateur.

J’avoue que cela m’a d’abord troublée quant à son procédé de composition : pourquoi avoir écrit des choses aussi savantes et complexes si c’est pour laisser les musiciens libres ? Après réflexion, je me suis dit que c’est certainement pour obtenir d’eux un résultat singulier. S’il avait simplifié son écriture, si le discours avait été noté d’une manière plus classique, en se contentant d’ajouter l’indication « rubato », « libre » ou « librement », le résultat n’aurait pas du tout été celui recherché. Quoi qu’il en soit, je trouve amusant que le message que ses plus proches interprètes ont retenu et transmettent de sa vision de la musique, c’est tout simplement une invitation aux musiciens à être musiciens : à s’approprier l’œuvre, à la vivre et à la ressentir. Plutôt qu’à seulement la conceptualiser et à la déconstruire.

 

Photos (de bas en haut) : DR / © Franck Ferville / © Philippe Gontier /  © Franck Ferville

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