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Viva Zappa !

par Jérôme Provençal, le 29/08/18

En 1984, l’Ensemble intercontemporain interprète, sous la direction de Pierre Boulez, trois œuvres de Frank Zappa, dont l’inédite The Perfect Stranger. L’écho détonant de cette collaboration se répercute aujourd’hui via le concert du 29 septembre prochain à la Philharmonie de Paris qui invite à redécouvrir la créativité débridée de l’iconoclaste musicien américain.

« Le compositeur d’aujourd’hui refuse de mourir. » Jusqu’à son dernier souffle, rendu le 4 décembre 1993, Frank Zappa aura fait sien ce fameux adage d’Edgard Varèse – compositeur qu’il découvre, subjugué, à l’adolescence et qui aura, avec quelques autres (Stravinsky en particulier), un impact déterminant sur sa perception de la musique. Toute sa vie durant, moustache conquérante en avant, il va opposer à la Grande Faucheuse une vitalité artistique prodigieuse. Même sur la fin, bien que de plus en plus affaibli par le cancer qui le rongeait, Zappa ne cède pas et continue de mener sa quête musicale autant que faire se peut. Il aura ainsi la satisfaction de voir émerger The Yellow Shark, dernier disque publié de son vivant.

Enregistré (en live) avec l’Ensemble Modern de Francfort, cet album étincelant offre une synthèse magistrale de son univers musical protéiforme. Sautant avec jubilation du coq à l’âne et télescopant allègrement le populaire et le savant, The Yellow Shark conjugue une sophistication extrême et une incorrection tout aussi extrême, deux composantes fondamentales de la musique de Zappa. Opus testamentaire débordant de vie, à la (dé)mesure parfaite de son auteur, il s’impose comme l’un des pics emblématiques d’une discographie en continuelle expansion, sous la scrupuleuse surveillance du Zappa Family Trust…

Puisant dans un fonds d’archives apparemment inépuisable, de nombreux albums posthumes ont été publiés depuis 1993. Il suffit de se plonger dans la discographie pléthorique de Zappa pour constater à quel point son esprit reste aujourd’hui, vingt-cinq ans après sa mort, bien vivant et toujours aussi frappant. Cet esprit, qui semble en ébullition permanente, se caractérise avant tout par son indépendance et son irrévérence. Réfractaire à tous les dogmes, extérieur à toutes les chapelles, Frank Zappa affirme un attachement primordial à la liberté d’expression, au risque – parfaitement assumé, voire recherché – de heurter certaines sensibilités, ce qui ne manquera évidemment pas de se produire.

Frank Zappa, New York, 1976

Dans les années 1960, ayant la moelle beaucoup trop épineuse pour se laisser griser par les vapeurs douceâtres du flower power, il se démarque nettement des hippies pour mieux se positionner du côté des freaks, ces êtres hors normes que la société ne veut pas voir (ni entendre). Incroyables carambolages sonores, mus par une dynamique férocement caustique, les deux premiers albums – Freak Out! (1966) et Absolutely Free (1967) – qu’il enfante avec les Mothers of Invention (son groupe séminal originel) surgissent ainsi à la façon de virulents manifestes libertaires, criblés de trouvailles, de surprises, de clins d’œil et de « trompe-l’oreille ».

Frank Zappa et The Mothers of Invention, 1968

D’emblée, Frank Zappa s’engage sur une voie musicale d’une irréductible singularité, au croisement tumultueux de multiples sources – du rock à la musique moderne/contemporaine en passant par la pop, l’illustration sonore, le (free) jazz, le funk ou encore le doo-wop. Refusant de hiérarchiser, il semble tendre vers une forme de musique absolue, dans laquelle se (ré)percuteraient tous les sons possibles du monde. Une telle entreprise pourrait s’avérer rébarbative ou intimidante à l’écoute, n’était l’humour profondément iconoclaste qui l’anime. Artificier aussi ambitieux que facétieux, Zappa se livre à un dynamitage des cloisons, propice à un élargissement des horizons – et des consciences.

Seul, avec les Mothers of Invention (dans leurs diverses incarnations) ou avec d’autres accompagnateurs, il va ainsi explorer une vaste étendue sonore, s’aventurant notamment du côté du jazz orchestral dans les années 1970 – voir en particulier les albums Waka/Jawaka et The Grand Wazoo, enregistrés avec de grandes formations. À partir des années 1980, ayant acquis une large reconnaissance dans la sphère du rock, il va se rapprocher davantage de la musique dite savante, qui exerce sur lui une attraction persistante. À l’adolescence, outre Varèse et Stravinsky, il a découvert Webern, Schoenberg, Ravel, Ives ou encore Boulez et, grâce à eux, il a vu s’ouvrir un monde insoupçonné et illimité.

Frank Zappa et Pierre Boulez, Théâtre de la Ville, Paris, 1984

Très tôt, fasciné par la transcription graphique de la musique, Franz Zappa écrit des partitions, rêvant de les voir interprétées en Europe par des orchestres prestigieux. Après avoir travaillé avec le Royal Philharmonic Orchestra pour la bande originale de son film 200 Motels (1971), il a l’opportunité en 1983 de collaborer avec le London Symphony Orchestra, sous la direction du chef américain Kent Nagano – collaboration dont vont résulter deux albums. Une consécration supérieure lui est offerte en 1984 sous forme d’une collaboration avec l’Ensemble intercontemporain et Pierre Boulez. Boulez déclarera plus tard : « Ce qui était attirant chez Zappa était sa volonté de créer son propre vocabulaire, sa propre identité. Cette personnalité vraiment originale ne se contentait pas des circuits commerciaux qui l’ont d’ailleurs abandonné. »(1)

À cette occasion, Zappa compose The Perfect Stranger, une pièce inouïe qui s’apparente à un crépitant cartoon musical et relate les inénarrables tribulations d’un VRP et de son aspirateur « gypsy-mutant ». S’y ajoutent deux autres courtes pièces, Naval Aviation in Art?et Dupree’s Paradise, cette dernière basée sur le thème d’un morceau des Mothers of Invention période 1970. Présentées en création mondiale le 9 janvier 1984 lors d’un concert au Théâtre de la Ville, les trois pièces sont enregistrées quelques jours plus tard à l’Ircam par l’EIC et figurent sur l’album Boulez Conducts Zappa: The Perfect Stranger (1984), qui comprend en outre quatre pièces interprétées par Zappa au synclavier – le premier synthétiseur numérique et son instrument de prédilection dans les années 1980. Aujourd’hui, poursuivant une histoire déjà longue, l’EIC fait de nouveau retentir la musique parfaitement étrange de Zappa et la met en résonance avec celle d’autres compositeurs anticonformistes, à commencer par Edgard Varèse…

 

 

Photos (de haut en bas) : © Trinity Mirror / Mirrorpix / Alamy Stock Photo  / © Lewton Cole / Alamy Stock Photo / © Laurens van Houten / Pictorial Press Ltd / Alamy Stock Photo / Frank Zappa et Pierre Boulez, 1984, Paris – DR   

(1) Bruno Serrou, Entretiens de Pierre Boulez (1983-2013), Château-Gontier, Éditions Aedam Musicae.

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