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Les lumières de l’aube. Entretien avec Jerzy Kornowicz, compositeur.

par Laurent Fassol, le 05/11/18

Le 11 novembre prochain, à l’occasion du centenaire de l’indépendance de la Pologne, l’EIC interprètera Zorze IV de Jerzy Kornowicz au cours d’un grand concert en forme de panorama de la scène musicale polonaise du début du vingtième siècle à aujourd’hui. À la fois compositeur et directeur artistique du prestigieux festival « Automne de Varsovie », celui-ci porte un regard à la fois tendre et lucide sur l’histoire et le présent musical de son pays.

Jerzy, « zorze » signifie « aurore » en polonais : un titre qui paraît particulièrement adapté à ce programme célébrant le centenaire de l’indépendance polonaise. Quelles ont été les circonstances de la genèse de Zorze IV ?

La première version de la pièce était une commande du Philharmonia de Prague créée à Prague en 2004, à l’occasion de l’adhésion à l’Union Européenne de la Pologne et de la République Tchèque. Les versions suivantes différent par leurs effectifs, ainsi que par quelques détails dans le discours musical. La version présentée à Paris est la dernière ou, comme on pourrait le dire, « l’ultime », composée pour l’ensemble slovaque Melos-Etos. C’était donc une musique qui devait parler haut et clair, dans le contexte d’un événement historique. Les lumières de l’aurore symbolisent une nouvelle journée, une nouvelle opportunité. En même temps qu’un regain « d’énergie », ce titre suggère aussi un empilement de couches sonores. À la fin de la pièce, un passage exprime de manière purement musicale que l’histoire, en dépit de l’adhésion de la Pologne à l’Union Européenne, n’a pas encore donné son dernier mot. Et nous savons que l’histoire se rit à nouveau de nous un peu partout dans le monde.

Diriez-vous que votre musique réinvestit d’une manière ou d’une autre l’héritage des grands compositeurs polonais du siècle dernier : Szymanowski, Lutoslawski, etc. ?

Szymanowski m’a toujours attiré par le mysticisme et l’extase qui se dégage de son œuvre. Ce sont là des qualités qui peuvent être réinvesties dans la nouvelle musique. Jonathan Harvey ou Gérard Grisey l’ont fait, et de quelle manière. Je me suis aussi un temps inspiré des vastes structures formelles fermées comme celles développées par Lutoslawski, ainsi que du rôle particulier qu’il alloue à l’harmonie, pour organiser la forme et la narrativité de la musique. Aujourd’hui, toutefois, j’écris une musique qui évite toute forme de narrativité, car j’y vois une trop évidente manipulation. L’organisation de l’espace musical passe désormais davantage par les textures que par l’harmonie. Ce n’était toutefois pas encore le cas dans Zorze

En tant que directeur artistique d’Automne de Varsovie, vous disposez d’un poste d’observation idéal de la scène contemporaine polonaise…

Les jeunes compositeurs se forment à l’informatique musicale, ce qui leur permet de composer des œuvres « totales ». C’est-à-dire pour les instruments acoustiques, en même temps que pour l’électronique, les images et les lumières. Les techniques d’atelier initiées par l’Ircam se sont popularisées. De cette manière, les compositeurs mettent le pied dans le théâtre et les arts visuels. D’un point de vue culturel, ils glissent tout naturellement de l’abstraction au message. Ils agrègent, distillent et subliment également la culture pop. Certains compositeurs abandonnent délibérément la création « d’œuvre ». Il me semble aussi que les plus jeunes ne parlent plus seulement de « changer la musique », mais de « changer le monde ». Je vois chez eux beaucoup de passion et d’ouverture à l’autre.

Quant aux compositeurs plus âgés, ils font ce qu’ils savent faire. Ils deviennent donc, par le simple fait d’être ce qu’ils sont, idiomatiques et « classiques ». D’un autre côté, comme nous le savons tous, le phénomène des méta-esthétiques est florissant. Il s’agit là souvent d’un métier compositionnel qui se réfère ouvertement aux langages du passé. Comme si l’acmé était derrière nous. Dans le cas de ces compositeurs, nous observons une aspiration, voire une affirmation, de passé.

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Photo DR 

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