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György Ligeti : Au sujet de mon Requiem

par György Ligeti, le 20/11/18

Au programme du concert du 7 décembre à la Philharmonie de Paris, le Requiem est l’un des chefs-d’œuvre de György Ligeti. Peu avant sa création en mars 1965 à Stockholm voici ce qu’en disait le compositeur dans cette lettre envoyée à un musicologue suédois.

Vienne, le 28 décembre 1964,

Le Requiem aurait dû être achevé depuis longtemps. Mais je n’étais pas satisfait du troisième mouvement. J’ai toujours remodifié quelque chose jusqu’à ce que je trouve la forme que je cherchais. L’ensemble de la pièce est une « partition géante » ; vous serez pris de vertige lorsque vous verrez les nombreuses notes. Mais sur les vingt-cinq minutes de musique, vingt-deux sont maintenant terminées. C’est le troisième mouvement qui a demandé le plus de travail. Pour les solistes aussi, la tâche sera sérieuse ici (dans le quatrième mouvement, ce ne sera pas trop difficile pour eux, étant donné qu’il s’agit d’une sorte d’épilogue, très simple et calme). Le troisième mouvement (« Dies irae ») est néanmoins très contrasté et dramatique, il devra être chanté avec grande verve et expressivité. Pour le « Tuba mirum », une mezzo-soprano avec des passages de chœur entrelacés et des vents dramatiques, j’ai pensé particulièrement à la voix de Barbro Ericson. Je dois parvenir ici à une force grandiose. Oui, les difficultés vocales sont grandes, mais beaucoup moins grandes que dans Aventures. J’espère donc que tout sera bien réalisable. Les solistes doivent penser d’abord que les difficultés résident dans les sauts. Mais ensuite, après un bref travail, il se révélera que les sauts sont tout à fait réalisables, et que les réelles difficultés résident dans l’expression. Enfin, c’est un « Dies irae », et on doit le chanter avec l’extase la plus extrême.

Je pense – mais certes je peux me tromper – que le Requiem, et surtout le « Dies irae », est ce que j’ai composé de meilleur jusqu’à présent. Cela ne sera peut-être pas évident lors de la création à première écoute. Il se peut même que de nombreuses personnes soient déçues et qu’elles disent que je ne suis plus un « avant-gardiste ». Car le « Dies irae » peut apparaître plus conservateur que mes autres pièces, en raison de la nature du dramatisme et de l’expression, et en raison de l’utilisation d’une technique d’écriture polyphonique très stricte. À cela je dirais cependant : je ne me préoccupe pas de savoir si je serai rangé parmi l’« avant-garde » ou la « réaction ». Je m’occupe seulement de composer la musique que j’ai en moi. Les points de vue idéologiques ne sont pas essentiels pour moi, et je ne veux pas étayer ma musique de façon idéologique-théorique. De ce point de vue, la conception de Stravinsky m’apparaît comme la seule qui soit bonne. Comme Stravinsky je suis indifférent à la catégorie « modernité ». Mais chez moi, cela n’a rien à faire avec « épater l’avant-garde ». Je ne veux pas « épater », je veux simplement faire ce que je juge bon. C’est tout. Ce qui est à la mode ne m’intéresse pas.

Derrière la façade apparemment « non avant-gardiste » du « Dies irae », il y a pourtant deux phénomènes tout à fait nouveaux, à savoir une nouvelle conception formelle, une sorte de « perspective imaginaire » à l’intérieur de la forme qui produit la tension dramatique, et une polyphonie nouvelle, très rigoureuse. Les rives de la musique sérielle sont bien éloignées.

Vous verrez que les quatre mouvements du Requiem constituent une sorte de résumé de ma manière de composer employée jusqu’à présent (ce n’est cependant qu’un aspect, car ils représentent par ailleurs quelque chose de nouveau et en tout cas un tournant pour moi) : le type de Volumina et d’Atmosphères se trouve dans les mouvements 1 et 2 (mais développé par le contrepoint), le type d’Aventures en revanche dans le troisième mouvement. À vrai dire ce mouvement, le « Dies irae », provient de l’« Allegro appassionato » d’Aventures, mais il va résolument plus loin, aussi bien du point de vue technique que dans l’expression. Mais le fait que le « résumé » des tendances précédentes ne soit qu’un aspect et que les nouvelles idées compositionnelles soient encore plus fondamentales pour la pièce est attesté par la conception formelle du « Dies irae ». Les compositions à venir sont contenues ici comme des prémices, et vous verrez clairement beaucoup de choses lorsque vous entendrez le futur opéra pour Stockholm (Le Grand Macabre) : le dramatisme du Requiem annonce ce que je ferai dans la partition de l’opéra. C’est pourquoi je considère le Requiem comme une sorte de ligne de séparation entre les pièces précédentes et les pièces à venir. […]

Texte extrait de : György Ligeti, L’Atelier du compositeur : Écrits autobiographiques, commentaires sur ses œuvres, Genève, Contrechamps Éditions, p. 223-224.

Photos (de haut en bas) : © akg-images / Imagno / Otto Breicha ; autres photos : DR

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