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Le Requiem de György Ligeti.

par Michael Ertzscheid, le 03/12/18

«  Toute une partie de ma musique porte l’empreinte de longs moments passés à l’ombre de la mort, à la fois en tant qu’individu et en tant que membre d’un groupe. »

La vie de György Ligeti a été profondément marquée par les horreurs du XXe siècle. Sa famille a été décimée dans les camps (à l’exception de sa mère qui a miraculeusement survécu), il a connu la terreur, l’antisémitisme, l’exil. Il livre avec son Requiem (qui sera joué le 7 décembre 2018 à la Philharmonie de Paris) un témoignage poignant, une réflexion musicale et philosophique sur la mort, dont le langage musical reste toujours aussi actuel.

Page du manuscrit du Requiem

 

Introitus

L’œuvre commence par une longue tenue sépulcrale, magmatique, oscillante, qui charrie ses harmoniques comme la lave les rochers, dessinant une ligne d’horizon grave et désespérée. Comme si la phrase au fronton de l’Enfer de Dante « Toi qui entres ici abandonne toute espérance » était traduite en musique par un orchestre inouï, parmi les plus effroyablement abyssaux de l’histoire de la musique. On pense aux « Pinturas Negras » de Goya, quand Ligeti disait lui composer avec « une lumière noire ». Ces sons coagulés des tréfonds orchestraux et des limbes du chœur d’hommes, sous leur apparence statique, s’élèvent imperceptiblement, diluent leur noirceur pour gagner peu à peu un nouvel état harmonique stationnaire, un purgatoire acoustique.

 

Kyrie

Commence alors le Kyrie, le mouvement qui demanda le plus de temps de composition. Pour reprendre une image chère à Ligeti, écouter ce Kyrie, c’est un peu comme se plonger dans la contemplation d’un tapis persan. C’est tenter de comprendre les raffinements de son tressage, l’itinéraire de ses fils, l’histoire de son tissage ; mais avec Ligeti, c’est aussi percevoir la danse des électrons qui le composent, le chaos des particules et les oscillations des cordes quantiques. Ligeti tisse sa musique, point contre point, avec un art qui le place dans la lignée des grands maîtres de la Renaissance et du contrepoint.

Il soumet sa composition à des règles effarantes de complexité, inventées par lui et pour lui. Mais dans le même temps, il enterre cet édifice polyphonique prodigieux sous un terrible chaos vocal, où les voix, divisées à l’extrême, se heurtent dans des rythmes irrationnels, et errent dans des espaces confinés. Ce « tissu vocal mou », déchiré, porté par la « charpente dure » des interventions de l’orchestre, qui pose des notes comme des piliers sonores dans un temple en ruine, ce « tourbillon figé », cette impression vertigineuse d’être pris dans une toile d’araignée immense, Ligeti l’appelle « micro-polyphonie ». On ne sort pas indemne de ce labyrinthe, de cette expérience hors norme, celle du chaos perceptif, comme si l’on pouvait en un instant percevoir toutes les plaintes du monde.

 

De Die Judicii Sequentia

On pénètre alors dans le cœur de l’œuvre, le dies irae. La musique se fait soudainement violente, « exaltée, hyper dynamique et effrénée ». Au contraire des mouvements précédents, homogènes, visqueux, on se trouve soudainement face à une musique crûment picturale (« comme un livre d’images colorées »).

« Les complexes polyphoniques denses et concentrés du grand chœur et de l’orchestre, les passages chorals homophones sotto voce, les chœurs a capella radieux et lointains, les voix des solistes perdues dans l’espace apparemment infini de la musique alternent abruptement, s’interpénètrent et forment en se complétant une polyphonie de formes et de types musicaux. » Les voix chantent « avec l’extase la plus extrême », déchirent le tissu orchestral, se désarticulent sur des intervalles vertigineux, et nous assaillent de texte. C’est une musique volatile, convulsive, explosive, gesticulante, grotesque et tragique comme un tableau apocalyptique de Brueghel l’ancien.

 

Pieter Brueghel, le Triomphe de la Mort (1562) © Interfoto – Alamy Stock Photo

 

Lacrimosa

« Le Lacrimosa est comme un regard en arrière, très éloigné dans le temps et dans l’espace, sur les événements musicaux antérieurs ».

Le Lacrimosa commence dans une ambiance post-apocalyptique. L’effectif a été soufflé par la violence primale du 3e mouvement, ne restent que 2 solistes, et un orchestre réduit. L’orchestration conduit la musique à une « sorte d’égarement dans un crépuscule vitreux », tandis que le temps est comme hébété, chancelant, ralenti à l’extrême.

Ce qu’a si bien saisi Stanley Kubrick, qui, en intégrant des extraits du Requiem dans son film 2001 l’Odyssée de l’espace, l’a fait découvrir au monde entier (Ligeti compris, car il n’en avait pas été informé – ce qui vaudra aux deux génies des démêlés judiciaires, mais aussi une reconnaissance mutuelle) ; ce qu’a si bien saisi Kubrick donc, c’est qu’il y a dans cette musique une transcendance, une dimension surhumaine, cosmique. Ligeti nous parle de la mort mais aussi d’espaces éternels, des angoisses métaphysiques de l’humanité mais aussi de l’histoire de chacun d’entre nous.

 

 

Photos et illustrations (de haut en bas) : György Ligeti © Marion Kalter / Pieter Brueghel, le Triomphe de la Mort (1562) © Interfoto – Alamy Stock Photo  / Affiche de 2001, l’Odyssée de l’espace, 1968 © Pictorial Press Ltd / Alamy Stock Photo ; partition : György Ligeti, Requiem

Vidéos : Barbara Hannigan, soprano/ Virpi Räisänen-Midth, mezzo-soprano, Esa-Pekka Salonen, Orchestre Philharmonique de Radio France /Chœur de Radio France / Esa-Pekka Salonen, direction.

Citations de György Ligeti extraites de : György Ligeti, L’Atelier du compositeur : Écrits autobiographiques, commentaires sur ses œuvres, Genève, Contrechamps Éditions / György Ligeti, Karol Beffa, Paris, Fayard, 2016

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