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Le soldat, le diable et moi. Entretien avec Éric Ruf.

par David Verdier, le 08/01/19

Éric Ruf ajoute à la fonction d’administrateur de la Comédie-Française les métiers d’acteur,metteur en scène et décorateur. Ses récentes incursions dans l’univers de l’opéra ont confirmé ses affinités avec un certain théâtre chanté et la question de la voix comme instrument. Récitant unique dans l’Histoire du soldat d’Igor Stravinsky le 27 janvier à la Philharmonie de Paris, il se glisse alternativement dans les trois rôles,en dialoguant avec la chorégraphie d’Alban Richard ainsi qu’avec les musiciens de l’Ensemble intercontemporain et de l’Orchestre de Paris.

Éric, comment est né ce projet ?

J’avais accepté l’invitation de l’Orchestre de Paris, de participer en tant que récitant au Peer Gynt donné à la Philharmonie de Paris. J’ai souhaité renouveler l’expérience dans une pièce de dimension réduite. J’avais lu Ramuz il y a assez longtemps, en particulier un texte intitulé Le Cirque. En tant que binational français et suisse, je dois dire que je suis assez gourmand de cette littérature. J’ai étudié le basson, cela m’adonné la possibilité de savoir lire la musique – avantage de premier plan pour pouvoir participer aux productions de Jeanne d’Arc au bûcher de Honegger ou des Sept dernières paroles du Christ de Haydn.

L’Histoire du soldat est une œuvre courte où affleurent des références nombreuses et très hétérogènes à la danse. Comment appréhender cette notion de rythme dans la lecture du texte ?

C’est tout le bonheur de cette contrainte. Je me souviens la première fois que j’ai fait Jeanne d’Arc au bûcher à Montpellier avec Emmanuel Krivine et Sylvie Testud dans le rôle-titre. Sylvie n’avait pas compris qu’il fallait parler en rythme avec la musique. J’ai beaucoup travaillé avec elle pour lui dire à quel point c’était un grand bonheur de pouvoir rythmer la prosodie. D’une certaine manière, les acteurs de la Comédie-Française sont assez rompus à cet exercice, allant de la prose claudélienne à l’alexandrin en passant par des traductions de décasyllabes de Shakespeare… On a l’habitude de changer d’instrument, de métrique. Il s’agit d’assimiler le fait qu’on ne parle pas de la même manière puisqu’on a affaire à une langue chantée. C’est curieux de constater qu’on peut jouer des spectacles de trois heures avec des variations de moins d’une minute d’une soirée à l’autre. Nous sommes dans une métrique extrêmement tenue – bien qu’elle ne soit pas écrite – et la manière de l’observer est plus émotionnelle et indicible qu’à la baguette. De manière générale, il est préférable de posséder des bases de solfège même s’il reste possible d’étirer ou resserrer une phrase.

Charles Ferdinand Ramuz et Igor Stravinsky à Lavaux (Suisse), 1928   

En incarnant tous les personnages, vous ajoutez une contrainte. Avez-vous envisagé de caractériser d’une certaine façon ces trois personnages afin de les individualiser ?

 J’ai déjà eu l’occasion, avec le pianiste Vincent Leterme, d’expérimenter cette Histoire du soldat en voix soliste. Je m’étais fait un montage en couleur, en ajoutant ici et là des « dit-il » pour aider à la compréhension du public. J’ai eu l’impression de me retrouver en train de lire des histoires à mes enfants. Il y a de l’amusement à changer de voix d’un personnage à l’autre,quelque chose du Faust de Goethe. Ce qui aide beaucoup, ce sont les enregistrements des fictions théâtrales qu’on réalise pour France Culture. Le public présent a le plaisir de voir cet affleurement entre jeu et lecture qui transforme l’acteur en funambule. Le spectateur est dans le ventre de la baleine, dans le Nautilus. La lecture a quelque chose de plus puissant et de plus brut que le jeu. L’incarnation use d’un métier et de ficelles, elle est comme une course d’obstacles.

Histoire du soldat, 1936, Berlin

Imaginé pendant la Première Guerre mondiale, pour un effectif réduit et une production itinérante, l’Histoire du soldat relève de ce qu’on pourrait appeler un « théâtre pauvre ». Y trouvez-vous une valeur particulière ?

Il y a certainement dans l’imaginaire des gens quelque chose de plus vertueux dans l’arte povera. L’acteur qui entre seul en scène est d’une certaine manière plus héroïque que celui qui entre en scène entouré d’une foule de figurants. Le public adore ce rapport direct avec la scène. La convention théâtrale est une donnée capitale. Il y a un plaisir immédiat à voir un récitant changer de rôles. L’Histoire du soldat ne gagnerait pas forcément à être mise en scène avec des moyens délirants. La donne la plus importante reste la performance de l’acteur. La dimension faustienne est résumée à la manière d’un conte pour enfant. Dans l’Antiquité,ce sont les cyclopes, les dieux vengeurs… Il est rassurant que les diables soient diables et qu’ils soient en même temps des êtres humains avec lesquels on peut dialoguer. Ramuz n’est jamais « pauvre », il a toujours quelque chose à raconter, c’est extrêmement ludique. Il disait de son Histoire du soldat qu’elle était une« lanterne magique animée ». Je suis sensible à cet univers fait d’ombres chinoises, de constellations et de bonshommes qu’on découpait dans notre enfance. La musique de Stravinsky capte l’attention de l’auditeur mais le conte s’adresse aux enfants, petits et grands. 

Photos (de haut en bas) : Éric Ruf ©Philippe Quaisse / Pasco & Co ; Igor Stravinsky et Charles-Ferdinand Ramuz, 1928, Lavaux (Suisse) © AKG-images ; Histoire du soldat, 1936, Berlin © AKG-images ; IgorStravinsky, 1921, Biarritz © AKG-images ;   




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