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Un prodigieux enchevêtrement.

par Olivier Messiaen, le 30/01/18

L10 février prochain l’Ensemble intercontemporain interprètera Oiseaux exotiques d’Olivier Messiaen dans le cadre du Festival Présences. Voici comment le grand compositeur français décrivait plus que son intérêt, sa passion pour l’ornithologie.

Les travaux d’ornithologie furent, pour moi, non seulement un élément de réconfort dans mes recherches d’esthétique musicale, mais aussi un facteur de santé. C’est peut-être grâce à ces travaux que j’ai pu résister aux malheurs et aux complications de la vie. Dès que j’entends un chant d’oiseau, je récupère mes forces et j’oublie mes soucis. Je peux être mourant, si j’entends un chant d’oiseau je suis guéri ! Je ne souffre alors ni du froid, ni de la chaleur, ni de la faim : j’écoute l’oiseau.

Les chants d’oiseaux m’ont frappé dès ma jeunesse ; j’en ai noté un grand nombre, d’abord très mal, sans pouvoir déterminer l’oiseau qui chantait. J’étais profondément mortifié de mon ignorance et j’ai demandé des conseils à des ornithologues de métier.

Les notations de chants d’oiseaux, je les fais dans la nature, au printemps, saison des amours, et aux heures propices, c’est-à-dire au lever et au coucher du soleil. J’utilise alors du papier à musique, un carton à dessin pour prendre appui, des crayons et des gommes. Comme si je faisais une dictée musicale. Mais c’est une dictée particulière qui exige une attention et une rapidité décuplées. L’oiseau chante, en effet, très rapidement : quand je note la première strophe, il chante déjà la deuxième, et quand j’écris la deuxième, il en est à la troisième. Ma femme m’accompagne dans tous ces voyages ornithologiques et, comme je suis un homme moderne, je lui demande d’emporter un magnétophone. Ma femme enregistre donc ce que je note et je compare l’enregistrement et ma propre notation. Le magnétophone est beaucoup moins sélectif que mon oreille : il enregistre tous les bruits extérieurs. Mon oreille, elle, ne retient que le chant de l’oiseau. Mais ce chant, le magnétophone l’enregistre, en revanche, avec une plus grande exactitude que mon oreille. Le magnétophone me permet donc de faire une seconde notation. Ce sont les deux sources de mon matériau : la notation d’un enregistrement précis, et la notation faite directement dans la nature, beaucoup plus artistique, avec toutes les variantes, toutes les modifications que chaque individu de chaque espèce peut apporter.

Affiche d’un concert d’œuvres  d’Olivier Messiaen au Japon

Je me suis servi des chants d’oiseaux de deux manières différentes, soit en cherchant à tracer un portrait musical le plus exact possible, soit, au contraire, en traitant le chant d’oiseau comme un matériau malléable.

Ce sont les oiseaux qui m’ont conduit vers les superpositions de tempos. Quand on assiste au réveil des oiseaux, au printemps, vers quatre heures du matin, on entend nos grands solistes, la Grive musicienne, le Loriot, le Rossignol, le Merle noir, et chacun chante dans son propre tempo. Cinquante voix peuvent se superposer dans des tempos différents. Le résultat est un fouillis absolument impénétrable, un prodigieux enchevêtrement, qui reste cependant toujours harmonieux. C’est ce que j’ai voulu traduire dans ma musique.

On distingue plusieurs catégories : d’abord les oiseaux qui ont le chant inné, c’est-à-dire qu’ils naissent en possédant un certain style et une certaine esthétique ; dès qu’on les entend, on dit tout de suite : « c’est un Merle, c’est une Grive, c’est un Rossignol ! » Au contraire, certains oiseaux n’ont pas le chant inné et sont obligés de l’apprendre assez péniblement avec leurs parents. Un oiseau pourtant très courant et très virtuose, le Pinson, n’a pas le chant inné : les jeunes Pinsons travaillent sous la conduite de leur père et ils ont généralement beaucoup de difficultés pour parvenir au bout de leur roulade.

La reproduction du timbre des oiseaux est la difficulté majeure. Mais c’est aussi une des sources de la coloration de mon orchestration car, pour traduire ces timbres, il faut absolument des combinaisons harmoniques ; or, même dans les mouvements très rapides, lorsque je reproduis un chant d’oiseau soit à l’orchestre, soit au piano, chaque note est pourvue d’un accord, non pas d’un accord classé mais d’un complexe de sons qui est destiné à donner le timbre de cette note.

 

Texte extrait de : Claude Samuel, Permanences d’Olivier Messiaen : dialogues et commentaires © Actes Sud 1999

Photo DR




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