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Être ou ne pas être… soi-même. Entretien avec Beat Furrer, compositeur.

par Jéremie Szpirglas, le 15/06/18

Le 30 juin prochain au Centquatre, le compositeur et chef d’orchestre suisse Beat Furrer dirigera un ensemble inédit composé desjeunes musiciens de l’Ensemble ULYSSES* et de solistes de l’EIC pour clôturer en beauté le festival ManiFeste de l’Ircam. Un grand final, qui est aussi la sortie d’atelier de la master class d’interprétation de l’Ensemble intercontemporain, est l’occasion pour nous Beat Furrer sur son rapport à l’enseignement et à la pédagogie.

 

Beat, vous avez enseigné pendant toute votre carrière. Quelle place occupe cette activité dans votre vie de musicien ?

J’ai toujours considéré l’enseignement comme un dialogue qui me force inlassablement à reformuler mes propres opinions et positions, c’est-à-dire à constamment formuler de nouvelles perspectives pour ma propre pensée musicale. Et c’est essentiellement cela, le travail compositionnel : la « pensée musicale ».

Que signifie le terme « transmission » pour vous ?

C’est la continuation d’une tradition — c’est prendre conscience que la création à partir d’un espace vide, sans mémoire, est impossible. Mais nous nous devons encore et toujours d’adopter une posture « extérieure » et a priori« impossible » à cette tradition, afin de libérer notre pensée.

Avez-vous une « méthode pédagogique » particulière ? 

Je ne crois pas qu’il existe une quelconque méthode pédagogique. C’est d’art qu’il s’agit, de discours esthétique : composer exige bien plus qu’un simple apprentissage de techniques d’instrumentation ou, plus largement, de la musique. Enseigner signifie : engager un dialogue avec un partenaire, poser les bonnes questions au bon moment, encourager un jeune compositeur à formuler sa pensée. Le langage est notre outil.

 

À votre avis, qu’attendent-vos étudiants de vous ?

Mon approbation et mes encouragements, mais aussi une distance critique – et surtout pas de solution préfabriquée.

Comment arrivez-vous à les laisser trouver leur propre chemin ?

Je peux aider les jeunes compositeurs à anticiper, à prendre les métaphores au pied de la lettre, à penser précisément. Ne jamais laisser se figer les concepts, toujours les questionner – cela suppose également de questionner l’injonction quasi compulsive « sois toi-même ! » Si je devais rester toujours « moi-même », sans autre modèle, sans autre but à l’horizon, je me trouverais piégé en moi-même.

Il m’importe particulièrement d’encourager les échanges entre les étudiants eux-mêmes, de susciter les discussions au sein de la classe.

Qu’en est-il des jeunes interprètes ?  Que vous importe-t-il de leur apporter ?

Je ne fais pas de différence entre les jeunes instrumentistes et les jeunes compositeurs : il ne s’agit pas d’un « savoir » technique, il s’agit d’ouvrir les oreilles, de susciter les curiosités pour un son différent ou par d’autres potentialités.

Comment leur parlez-vous de votre propre musique ? Comment les aider vous à l’interpréter ?

Le langage dépend de l’interlocuteur : on peut s’exprimer par métaphores, qui orientent l’imaginaire dans une certaine direction, on peut montrer – imiter un geste –, on peut chanter… La communication passe par différentes voies et à des différents niveaux divers.

 

* Émanation du réseau ULYSSES, qui réunit diverses institutions européennes consacrées à la production et la diffusion des musiques de création, l’Ensemble ULYSSES est une formation de chambre éphémère destinée à faire le tour de trois des principaux rendez-vous européens estivaux de la musique contemporaine, travaillant à chaque étape avec des compositeurs, des chefs et des interprètes de premier plan.

Photos DR

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