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50 ans d’amitié musicale, entretien avec Elliott Carter

par Paul Griffiths, le 15/01/05

Elliott Carter, que pourriez-vous nous dire sur l’origine de Reflexions, votre dernière création ?

C’est tout d’abord une commande de l’Ensemble Intercontemporain, qui m’avait fourni une liste des instruments que l’on mettait à ma disposition. Cet inventaire ressemblait fort à la formation utilisée par Schönberg dans sa Symphonie de chambre, bien que ma pièce ne puisse guère lui être apparentée. Parmi ces instruments devaient figurer des trompettes, des trombones et des percussions, associés au piano et à la harpe. Le petit nombre de cordes m’a posé un problème d’équilibre avec les autres instruments, problème que j’ai tenté de résoudre en atténuant de temps à autre la présence de ces derniers.

Cette œuvre est dédiée à Pierre Boulez pour son quatre-vingtième anniversaire.

En effet. Et pour ne rien vous cacher, je me suis servi de son nom. Je perpétuais ainsi un procédé que j’avais employé pour deux pièces écrites lors d’occasions similaires : Esprit rude/esprit doux pour son soixantième anniversaire et Esprit rude/esprit doux II pour ses soixante-dix ans. J’y avais utilisé certaines lettres de son nom ayant une signification musicale, en particulier dans les pays anglo-saxons, pour désigner les notes de la gamme. C’est ainsi que je me suis servi du B pour le si bémol, du U pour le do, du L pour le la et bien sûr du E pour le mi. Pour cette nouvelle composition j’ai ajouté la lettre O, ce qui donne le la bémol, et la lettre Z, c’est-à-dire dièse.

Pourquoi cela ?

Si je le savais moi-même ! Je ne me voyais pas de toute façon passer en revue l’ensemble de l’alphabet… À dire vrai, j’ai choisi six notes qui forment un accord offrant toutes les combinaisons possibles de trois notes. Cet accord de six notes qui reproduit le mot « Boulez » survient à la toute fin du morceau.

La pièce débute également par des accords…

En effet, mais avant même ces accords on entend des sonorités de pierres frappées par un percussionniste. C’est ma façon d’évoquer le prénom du dédicataire…

Avez-vous été inspiré par d’autres facettes du personnage, son style de direction d’orchestre, par exemple ? C’est en effet une pièce qui demande une grande virtuosité du chef, du fait de l’éclatement de ses groupes instrumentaux.

Je ne pensais pas à lui particulièrement de cette façon. La pièce s’appelle Reflexions. Elle est de fait animée par des réflexions, au sens musical du terme, à partir de l’accord « Boulez », mais aussi par mes sentiments envers cet homme remarquable que je connais depuis fort longtemps. Je l’ai rencontré pour la première fois à Baden-Baden en 1955, alors qu’il était encore bien jeune, lors de la première exécution publique du Marteau sans maître, où l’on entendit également ma Sonate pour violoncelle. Je l’ai ensuite revu à New York, où il accompagnait la compagnie Renaud-Barrault. Et puis il a tant fait pour ma musique ; je -pense notamment à l’époque où il dirigeait le Philharmonique de New York et où il consacra une soirée entière à la présentation de mon Concerto pour orchestre. J’ai donc voulu à mon tour lui rendre hommage.

Par ailleurs, ce n’est certes pas une pièce comique mais j’ai désiré y mettre quelques moments de malice et de légèreté.

Rend-elle également hommage à l’Ensemble Intercontemporain ?

Vous avez raison de le souligner. Je connais la grande fierté de Boulez pour le succès de cet ensemble depuis sa création et je souhaitais traduire musicalement cette idée de développement continu.

Je voulais également exprimer ma reconnaissance pour les nombreuses et merveilleuses interprétations que l’Ensemble a données de ma musique au fil des ans. Je me souviens par exemple de la création  de Penthode, commandée précisément par cette formation. J’avais écrit un solo de clarinette contrebasse particulièrement difficile à jouer et l’interprète à qui cette partie est revenue s’en est acquitté de manière extraordinaire. J’ai donc placé dans la nouvelle pièce un solo de clarinette contrebasse qui descend jusqu’au si bémol juste au-dessus de la note la plus grave du piano, c’est vous dire…

Cette pièce ressemble un peu à mon ASKO Concerto car on y trouve également des solos et duos pour différents pupitres, avec toutefois un emploi moins rigoureux de la formule. C’est une suite de petites pièces de musique de chambre, ce qui m’a permis de résoudre le problème du faible nombre de cordes. On y trouve par exemple un duo de flûte et flûte alto et un duo de trompettes.

Ainsi qu’un solo de violoncelle.

En effet, et celui-ci joue une fausse note, un si naturel, que l’orchestre n’apprécie pas, il répond donc par la note juste, en l’occurrence un si bémol.

Lorsque vous écrivez, imaginez-vous la pièce en train d’être jouée, comme si vous assistiez au concert, ou la concevez-vous d’une façon plus abstraite ?

Je l’imagine en train d’être jouée. En tant que compositeur, je considère l’interprète comme un destinataire privilégié de ma musique, avant de penser au public. Je m’attache à lui donner un matériau qui ait du caractère, qu’il puisse sentir. C’est alors, me semble-t-il, qu’il sera le mieux à même de le transmettre au public.

Propos recueillis par Paul Griffiths
Extrait d’Accents n° 25 – janvier-mars 2005

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